Le nouvel écoquartier Village Delage est réalisé sur l’ancienne friche industrielle des usines automobiles Delage.
Le projet conserve notamment le bâtiment emblématique en brique rouge dans lequel étaient fabriquées les voitures et où se sont écrites quelques-unes des plus belles pages de l’automobile française.

Petit retour sur l’histoire de cette marque et de ce site qui font partie du patrimoine courbevoisien.

C’est en 1912 que l’entreprise Delage s’installe boulevard de Verdun à Courbevoie, dont elle va devenir l’un des fleurons industriels. Créée en 1905 par Louis Delâge, ingénieur des Arts et Métiers d’Angers, elle fabriquera des automobiles de luxe mais aussi de courses jusqu’en 1935.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France Titre : La Voiture légère. Nouvelle 6 cyl. Delage : [affiche] / [non identifié] Editeurs : [s.n.][s.n.] [Société nouvelle Affiches Gaillard] ([Paris]) Date d'édition : 1927
La Voiture légère. Nouvelle 6 cyl. Delage 1927 Source gallica.bnf.fr / BNF
Après avoir travaillé plusieurs années chez Peugeot à Levallois, Louis Delâge décide de fonder sa propre marque d’automobiles dans la même ville. Si, à ses débuts, il produit principalement des modèles assemblés avec des pièces venant d’autres constructeurs, sa marque connaît néanmoins rapidement le succès. Entouré de brillants ingénieurs, la plupart Gad’zarts comme lui, il se lance dans la course automobile dès 1906 avec de bons résultats, en remportant notamment plusieurs victoires marquantes : Grand Prix des Voiturettes à Dieppe en 1908, Grand Prix des voitures légères de Boulogne en 1911, Grand Prix de France de 1913 au Mans ou encore 500 miles d’Indianopolis en 1914. Ces résultats apportent une grande notoriété à la marque dont les modèles présentent un très bon rapport qualité prix.
Ces réussites, et donc l’augmentation de la production, obligent l’usine à s’agrandir. Après avoir, dès 1907, déménagé une première fois, toujours à Levallois-Perret, mais aussi avoir été confronté à la grande crue de la Seine de 1910, Louis Delâge décide de franchir le fleuve pour s’installer sur un terrain non inondable de Courbevoie.

Inspiré de la plus belle usine de la région

Copyright : Mairie de Courbevoie - Photo : Yann Rossignol
Vue extérieure des anciennes usines Delage

S’inspirant de l’usine Clément-Bayart de Levallois-Perret – une usine majestueuse considérée à l’époque comme la plus belle de la région parisienne – Louis Delâge fait construire un bâtiment en charpente métallique, sur trois étages, dont le hall central mesure 40 m de large sur 162 m de long. Sa toiture Shed (toiture à redans partiels) est en dents de scie, typique de l’architecture industrielle du début du XXe siècle. Elle est formée d’une succession de toits à deux versants de pentes différentes. Le plus court, orienté nord, est vitré et laisse donc passer la lumière en évitant l’effet de serre et offrant ainsi de meilleures conditions de travail aux ouvriers.

Car, rappelons-le, l’époque n’est pas aux 35 heures ! Pendant les trente années d’activité, les usines Delage appliquent, dans le respect des règlements de l’époque, ce que l’on appelle la semaine anglaise. Les horaires sont de 7h25 à 12h et de 13h25 à 18h du lundi au vendredi et de 7h25 à 12h le samedi, soit 45 heures par semaine. Quant aux congés, ils sont de 8 jours après un an de présence.

DR - Yann Rossignol
Carte postale des usines des automobiles Delage

L’arrivée à Courbevoie est aussi l’occasion de développer de nouvelles motorisations. Alors que les premiers modèles Delage adoptaient un moteur monocylindre de Dion-Boutton, des quatre cylindres sont venus ensuite équiper les différents modèles et bientôt un six cylindres maison voit le jour et permettra d’équiper de plus grands et plus luxueux châssis.

Fabrication d’obus par des femmes

La main d’œuvre féminine dans les usines de guerre ECPAD Agence d’images de la Défense

Pendant la Première Guerre Mondiale, l’usine ne produit plus de voitures mais des camions et des obus de 75 pour l’armée. Comme les ouvriers ont été mobilisés au front, l’usine embauche des femmes, qui se révèlent vite aussi productives que les hommes. Mais au lendemain de l’armistice, quand les hommes reviennent, elles sont remerciées et doivent laisser la place.
Dans l’après-guerre, Delage propose des modèles de grand luxe tels que la D8 23 CV à 8 cylindres. L’effectif de l’usine monte alors à 3 500 personnes. Parallèlement, les automobiles reprennent la compétition avec de nombreuses victoires couronnées d’un record de vitesse terrestre à 230 km/h en 1924 et d’un titre de Champion du monde des Constructeurs en 1927.

Crise économique

Malheureusement, la crise économique de 1929 fait s’effondrer les ventes des voitures de luxe. Et bien que ses modèles remportent de nombreux concours d’élégance, Louis Delâge est contraint, en avril 1935, de mettre sa société en liquidation volontaire. Néanmoins les automobiles Delage continueront à être fabriquées par Delahaye jusqu’en 1953.
Mais ce changement a signé l’arrêt de la fabrication à Courbevoie et conduit à l’abandon de l’usine. Elle est rachetée par les ateliers GPS, fabricant de machines outils, puis par Berliet en 1946 qui y conservera un site de production jusqu’en 1970. Les locaux seront ensuite reconvertis en bureaux et magasins de stockage. Il abrite aujourd’hui un data-center de SFR.

DR - Yann Rossignol
Carte postale des usines des automobiles Delage

Inscrit à l’inventaire du patrimoine culturel

Copyright : Mairie de Courbevoie - Photo : Yann Rossignol
Vue extérieure des anciennes usines Delage

Bien que l’aménagement de ce site se poursuive ensuite au cours du temps sans réelle cohérence, un repérage industriel en 1997 permet d’inscrire l’usine à l’inventaire du patrimoine culturel dans lequel il est écrit: « Les ateliers sur la rue du Moulin des Bruyères sont à trois étages carrés, en brique décorée d’une frise bi-chrome et à structure métallique, couverts en shed : les autres ateliers sont en rez-de-chaussée en brique et pans de fer. »
Le décor de l’usine réalisé en céramiques représentant des ornements géométriques, s’il n’apporte pas de protection particulière au bâtiment, souligne son intérêt culturel et économique.

Ce magnifique patrimoine industriel sera mis en valeur dans le cadre de la réalisation de l’écoquartier Village Delage, une résurrection méritée pour un ensemble architectural de cette qualité.

Pour en savoir plus :

Delage La belle voiture française, Daniel Cabart et Claude Rouxel, E.T.A.I., 2005
L’Esprit de Courbevoie de Maryan Guisy, Groupe Eyrolles éditions Jacques Marseille, 2006
Film de la Section cinématographique de l’armée tournée en février 1916 dans les usines Delage
http://www.ecpad.fr/la-main-doeuvre-feminine-dans-les-usines-de-guerre/
Si j’étais le patron, film de Richard Pottier réalisé en 1934 dans les usines Delage avec notamment des dialogues de René Pujol et Jacques Prévert